Celle qui découpe le réel.

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« Aaaaah c’était donc ça ! »

Celle qui découpe le réel.

« Aaaaah c’était donc ça ! »

Lucie Le Guen

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8 min de lecture

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Article

Il y a quelques semaines, au détour d’un épisode du Coeur sur la table j’ai découvert le terme de matrophobie.

La matrophobie c’est, très simplement, la peur de devenir (comme) sa mère.

Si vous êtes une femme, il est probable que vous ayez déjà ressenti ça un jour (et qu’en lisant les deux lignes juste au-dessus vous ayez fait “aaaaaah”).

Les symptômes sont simples: on a peur de lui ressembler, on s’écoute parler et on se dit “olala on dirait ma mère” ou encore, on fait des pactes entre frères et soeurs en se promettant que nous “on sera jamais comme ça” et “si je fais ça un jour, tu me recadres ok?”.

La matrophobie, c’est une expérience très intime.

Et pourtant, c’est aussi très universel.

Cette peur de devenir comme ma mère, je l’ai ressentie souvent et bien avant de savoir qu’il y avait un mot pour la décrire, sans penser qu’il y avait là quelque chose de politique ou de systémique (même si maintenant que j’y pense, ça semble assez évident).

Et puis le livre “Pardonner à nos mères” de Claire Richard est sorti, la série de podcast “Le mal de mère” a été diffusée et tout d’un coup, le sujet était partout et les témoignages nombreux.

En les écoutant, parfois je me reconnaissais, parfois je mesurais la distance, je prenais du recul et je mettais en perspective ma propre expérience.

Pourquoi sommes-nous si nombreuses à avoir peur de devenir comme nos mères? Comment ce sentiment s’inscrit dans le système patriarcal? Qu’est-ce que ça dit de nos expériences de la maternité, de nos modèles familiaux?

Et si on peut en parler, comparer, partager, politiser et se relier autour de cette expérience intime, si on peut la penser, c’est bien parce qu’elle a désormais un nom.

C’est donc le sujet de l’édition d’aujourd’hui: comment trouver le bon nom peut permettre de mieux penser le monde, de contribuer à le transformer et, accessoirement, de devenir une référence sur son marché.

Se reconnaître: “Aaaaah c’était donc ça!”

Ça vous est déjà arrivé de lire un livre, d’écouter un podcast ou d’entendre quelqu’un expliquer un phénomène et de vous dire:

« Wow, c’est exactement ça que je vis! On dirait que ça a été écrit pour moi. »

Parce que quelqu’un vient de mettre des mots sur quelque chose que vous ressentiez de manière diffuse, tout d’un coup vous le comprenez.

Vous vous sentez vu·e, reconnu·e et surtout, vous vous sentez moins seul·e.

Parfois, ça suffit même à aller mieux.

Rien n’a changé dans votre vie, mais vous avez enfin une manière de penser ce qui vous arrive et c’est libérateur.

C’est ce qu’ont permis des mots comme charge mentale, mansplaining, ghosting, syndrome de l’imposteur ou encore éco-anxiété…

Toutes ces choses existaient avant d’avoir un nom, mais les nommer a permis de transformer des expériences individuelles en réalités collectives reconnaissables et partageables, en problématiques systémiques.

Avec la charge mentale, on est passées de « Je suis épuisée tout le temps et je ne sais pas pourquoi. » à « Rendez-vous médicaux, courses, invitations, vacances, c’est moi qui pense à tout tout le temps dans mon couple, c’est fatigant ».

Avec le syndrome de l’imposteur, de « Je suis peut-être juste particulièrement nulle et anxieuse. » à « Apparemment, beaucoup de personnes que je trouve géniales ressentent ça aussi, ça ne dit peut-être rien de ma valeur? »

Et dans tous les cas, on passe de « qu’est-ce qui ne va pas chez moi? » à « qu’est-ce qui est en train de se passer ici? ».

Evidemment, le mot seul ne résout pas le problème.

Mais il permet de changer la question et donc, de commencer à chercher des réponses.

Penser: découper le réel pour mieux le comprendre

Une fois qu’un phénomène a un nom, on peut commencer à le regarder de plus près.

On a commencé par parler d’éco-anxiété. Puis, sont apparus les mots solastalgie, la notion de deuil écologique, l’éco-paralysie ou encore le stress pré-traumatique…

Ce qui était une seule grande catégorie (« être mal à cause du changement climatique ») a gagné en nuance et en complexité.

Il y a l’angoisse et la colère face à l’avenir bien sûr (l’éco-anxiété donc) mais aussi la solastalgie. C’est la détresse qu’on ressent face à la dégradation d’un environnement auquel on était attachés (c’est ce que j’ai ressenti en regardant, depuis mon petit écran, le feu dévorer la Gironde où j’ai grandi).

Ensuite, vient le deuil écologique: le processus de deuil qui suit la perte d’un paysage, d’une espèce, d’êtres vivants humains et non humains. Mais peut-être que vous êtes plutôt du genre à souffrir d’éco-paralysie? Cette sensation d’impuissance si forte qu’elle finit par empêcher d’agir à son tour.

Bref, bonne nouvelle: il existe désormais plein de façons d’être angoissé·e pour notre avenir. Yay!

Mais cette multiplication des mots nous apprend quelque chose.

Elle décrit avec nuance le réel et donne à voir l’ampleur du problème, sa dimension systémique.

Avoir de nouveaux mots complexifie notre réalité et, paradoxalement, ça simplifie notre réflexion.

Et parfois, ça agit même sur le réel.

Agir

Le philosophe Ian Hacking parle de “looping effect” (ceci est un néologisme) pour expliquer que certaines catégories peuvent finir par agir sur les choses qu’elles désignent.

Par exemple, je me perçois comme “écolo”.

Et parce que cette catégorie existe et que je m’y reconnais, je me demande souvent si tel choix ou comportement est cohérent avec cette identité. Je me sens coupable de certains écarts ou, au contraire, je revendique certaines pratiques.

Autrement dit, et c’est assez vertigineux, la carte finit par modifier le territoire.

On crée des catégories et des noms pour décrire le monde, et ces catégories finissent par changer le monde qu’elles décrivent.

De la même façon, la personne qui nomme (un problème, une catégorie de population, un sujet, une méthode) ne se contente pas de mettre une étiquette sur quelque chose.

Elle détermine aussi:

  • ce qui mérite d’être regardé

  • la manière dont on va en parler

  • les personnes qui vont se reconnaître dedans

  • les solutions que l’on va considérer comme pertinentes

C’est là que ça devient particulièrement intéressant pour nous, entrepreneur·es, chercheur·euses, auteur·ices, consultant·es ou speaker·euses.

En tant qu’entrepreneur·es, on est assez fortiches en néologismes.

On n’est pas juste entrepreneur·e.

On est solopreneur, intrapreneur, mompreneur, slowpreneur…

On n’est pas juste en train de publier sur Linkedin.

On fait du personal branding.

On n’est pas juste en train de vendre.

On fait de la prospection consentie.

Et quand on ajoute slow à preneur, ou “consentie” derrière “prospection” on déplace le cadrage: on introduit dans le sujet une question qui n’était pas centrale auparavant.

On modifie le cadre de pensée, on questionne le statu quo et on propose une alternative, un nouveau terrain de jeu.

Un marché?

Trouver le mot qui manque

Si vous êtes convaincu·e et que vous vous dites maintenant “Okay, comment je fais?”, voilà une amorce de réponse.

Il existe pas mal de façons de créer des néologismes mais en voilà les principales:

→ Le mot-valise fusionne deux mots pour en faire un seul: courrier + électronique = courriel

→ La dérivation ajoute un préfixe ou un suffixe à un radical existant: clic + phobie = clicophobie

→ La composition associe deux mots entiers pour en former un nouveau: porter + feuille = portefeuille

→ Le glissement de sens utilise un mot existant pour une réalité nouvelle: un virus informatique.

Mais il me semble que dans notre cas le vrai sujet est moins linguistique que stratégique: il faut commencer par observer son marché.

  • Qu’est-ce que les gens racontent sans savoir comment le formuler?

  • Quelle expérience revient encore et encore dans vos conversations, vos recherches, vos accompagnements?

  • Qu’est-ce que votre audience décrit avec trois paragraphes alors qu’un mot pourrait peut-être suffire?

  • Quel est le problème que vous êtes précisément en train d’essayer de résoudre et comment s’appelle ce problème?

A partir de là, on peut soit nommer le problème (le syndrome de l’imposteur, la charge mentale, le ghosting), soit nommer la méthode (la prospection consentie de Thomas Burbidge), soit nommer le changement (un monde vivifiant de Bernadette Leemans).

Le plus fou là-dedans, c’est que par un étrange petit glissement, on a tendance à supposer que la personne qui est capable de diagnostiquer est aussi capable de soigner.

Ca veut dire qu’en tant que personne qui nomme le problème, vous devenez immédiatement la mieux placée pour proposer une solution qui sera considérée comme crédible.

L’enjeu est donc peut-être moins de trouver un nom d’offre hyper sexy (même si, don’t get me wrong, j’adore les noms d’offre ultra sexy) mais bien le mot ou l’expression qui manque encore à votre marché (et au monde).

Celui qui fera dire à quelqu’un:

« Putain, c’est exactement ça que je vis.

Je veux en savoir plus. »

(oui, le putain est indispensable, sinon ça compte pas)

Trois questions

  • Quel problème vos client·es vivent-ils déjà, sans encore avoir de mot pour le décrire?

  • Quel mot utilisez-vous aujourd’hui pour parler de ce problème et quel imaginaire impose-t-il?

  • Dans votre cas, est-il plus pertinent de nommer le problème, la méthode ou le changement?

Une fiction

Qui mieux que George Orwell pour prolonger la réflexion sur le pouvoir des mots?

Orwell: 2 + 2 = 5

Orwell: 2 + 2 = 5

Avec le concept de novlangue (hey, encore un néologisme), Orwell a imaginé une société dans laquelle le pouvoir ne cherche pas seulement à contrôler ce que les gens disent, mais aussi ce qu’ils sont capables de penser.

Dans 1984, le régime de Big Brother réduit progressivement le vocabulaire disponible et modifie le sens de certains mots (liberté, amour, justice..).

La démonstration est simple et terrifiante: si vous ne disposez plus du mot pour formuler une idée, il devient beaucoup plus difficile de la penser.

Le langage peut donc, certes, enrichir notre capacité à penser. Mais il peut aussi, entre les mauvaises mains, la réduire drastiquement.

Toute ressemblance avec des faits réels ou ayant existé serait, naturellement, purement fortuite.

A très vite,

Lucie.

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