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Celle qui se prenait pour Jane Austen

Celle qui se prenait pour Jane Austen

Celle qui se prenait pour Jane Austen

Votre façon de décrire votre métier suscite-t-elle de la curiosité et de la surprise ? Ou est-elle attendue ?

Celle qui se prenait pour Jane Austen

Votre façon de décrire votre métier suscite-t-elle de la curiosité et de la surprise ? Ou est-elle attendue ?

Lucie Le Guen

·

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6 min de lecture

·

Article

Vous l’avez peut-être vu?

Depuis quelques semaines, je me présente comme la Jane Austen du (Personal) Branding.

Et vous êtes plusieurs à m’avoir demandé: euh….c’est quoi le rapport entre Jane Austen, Linkedin et le personal branding?

J’ai une relation amour-haine avec les mots “storytelling” et “personal branding”.

Ils sont fourre-tout, sur-utilisés et personne ne sait vraiment ce qu’ils veulent dire.

Pourtant, je dois bien l’avouer, c’est ça que je fais.

Damn.

Ce qu’ils évoquent spontanément dans la tête des gens n’a rien à voir avec comment je le fais:

  • si je vous dis storytelling il y a des chances que vous pensiez au voyage du héros, pivots salvateurs et autres croissances inespérées…

  • si je vous parle de personal branding, vous pensez sans doute à des personnages lisses et contenus clivants.

Alors quand je me suis (re-re-re-re-re)posée sur ma tagline Linkedin, je me suis demandée: comment dire ce que je fais clairement (parce que rien ne remplace la clarté) tout en le mettant à distance du même geste? Tout en disant quelque chose de comment je le fais?

Introducing….

La “Jane Austen du (personal) branding”

En deux mots, je coche trois cases:

  • j’éveille la curiosité, surprends ou fais sourire

  • je suggère rapidement l’univers de la fiction et de la littérature

  • et donc, je dis ce que je fais ET comment je le fais

C’est ce qu’on appelle un bingo.

Avaler une carafe de vitriol

Pour évoquer l’univers de la fiction et de la littérature, je me suis mise à chercher une romancière. Je voulais quelqu’un qui construisait de bons personnages, avec le goût des intrigues sociales, une pointe de sarcasme et un regard politique.

J’ai pas cherché très longtemps 😊

Jane Austen, pour ceux qui rêvaient près du radiateur au lycée, c’est une romancière anglaise du 19e siècle assez mal connue en France. Si elle vous évoque des comédies romantiques en costumes, détrompez-vous!

Ses romans tiennent plus du roman d’apprentissage féministe que du conte de fées.

Sa traductrice Clémentine Beauvais disait que lire Austen c’est moins “boire une tasse de thé qu’avaler une carafe de vitriol”.

Comme ça, c’est dit.

Et puis, dans le petit monde de Jane Austen, beaucoup se joue dans les bals, les salons et les dîners où on vient se mettre en scène, négocier un mariage ou un héritage.

Une remarque maladroite ou une alliance bien choisie peuvent modifier durablement la place que l’on occupe dans le groupe.

Ca vous rappelle quelque chose? 😉

Des personnages imparfaits, complexes et ordinaires

Jane Austen est une des premières à avoir compris que le roman était l’espace parfait pour l’analyse psychologique et sociale.

Ca peut sembler banal aujourd’hui, mais à son époque on n’accordait pas une grande importance à l’expression des émotions ou à l’intériorité dans la fiction.

Beaucoup de personnages étaient définis par une qualité, un défaut ou un rôle: le héros courageux, la jeune fille vertueuse, le séducteur, le méchant….

Des personnages unidimensionnels qui servent l’intrigue mais n’existent pas pour eux-mêmes.

Alors que chez Austen, les personnages sont capables d’être brillants le matin, ridicules à midi et vulnérables et touchants le soir.

Humains quoi 😉

Quand on les regarde de près, ils n’ont rien de héros ou d’héroïnes: ils sont imparfaits et souvent tout à fait ordinaires.

Ils (mais le plus souvent elles) sont même remplis de défauts: ils peuvent être vains comme Lydia Bennet, orgueilleux comme Elizabeth ou Mr Darcy, naïfs comme Mr Bingley ou même stupides comme Mme Bennet.

Mais, et c’est là le plus important, tous apprennent, cheminent et restent dignes d’intérêt. Ils ne sont jamais que ça.

Au fil des pages, ils se confrontent à leurs défauts, à leurs contradictions et à leurs aveuglements.

Et c’est ça qui, selon moi, rend les gens ordinaires intéressants: leur capacité à contenir plusieurs vérités à la fois.

Walter Scott, alors globalement considéré comme le plus grand écrivain de l’époque en Angleterre, écrivait à propos de Jane Austen:

“Le bruit et la fureur, je peux m’en charger comme n’importe qui de nos jours, mais elle a la touche exquise qui rend les choses et les gens ordinaires intéressants dans leur banalité grâce à la vérité des sentiments”.

“Rendre les choses et les gens ordinaires intéressants dans leur banalité grâce à la vérité des sentiments”, c’est pas très loin de la définition que je donnerais de ma pratique.

Mon travail c’est moins de rendre les gens intéressants que d’identifier ce qui, en eux, l’est déjà.

Le bruit et la fureur, très peu pour moi: j’aime les contradictions, les tensions, les nuances.

Raconter et être raconté·e, une question de pouvoir

Avant Virginia Woolf, avant Hermione, Arya et Matilda, Jane a aussi été une des premières à faire entrer dans la littérature des femmes intelligentes, pleines d’humour et de raison (et pas juste des porte-manteaux pour les chevaliers).

Dans Persuasion, l’héroïne explique même que les femmes n’ont jamais pu raconter leur histoire car ce sont toujours les hommes qui en tiennent la plume.

Précurseur non?

Construire une présence publique, diffuser un récit, c’est toujours contribuer à rendre certaines trajectoires visibles (et donc, à en invisibiliser d’autres).

Le (personal) branding est un travail de fiction, j’en suis convaincue. Et comme toute fiction, il est situé à la croisée de nombreux rapports de pouvoir: influencé par eux et les influençant en retour.

Et finalement, si les enjeux sont différents, le bal social n’a pas beaucoup changé: on n’y vient plus pour négocier des mariages ou des héritages mais de la visibilité, de la crédibilité et des opportunités.

Alors oui, je fais du (personal) branding.

Mais “à la Jane Austen”:

  • je construis des personnages complexes, nuancés et un peu imparfaits (pas des héros sans contradictions)

  • je structure des récits avec de la tension, du doute et un peu de satire sociale si possible (pas des success stories)

  • et je prends soin de me demander à qui je donne la parole, sur quoi et quel impact ça a

Dans le grand bal social, j’ai choisi d’entre avec Jane Austen à mon bras.

Et pour l’instant, c’est une formidable cavalière.

Trois questions

  • A quels personnages ou personnes pourriez-vous vous associer pour suggérer beaucoup en peu de mots?

  • Votre manière de décrire votre métier / compétence / offre suscite-t-elle de la curiosité ou de la surprise? Ou bien est-elle attendue?

  • Dans le petit théâtre social qu’est Linkedin, jouez-vous le jeu du bruit et de la fureur? Ou celui de “ la touche exquise qui rend les choses et les gens ordinaires intéressants dans leur banalité”?

Une fiction

“M. Wickham fut l’heureux homme vers lequel se tournèrent presque tous les regards féminins, et Elizabeth l’heureuse élue à côté de laquelle il finit par s’asseoir.


La manière agréable dont il entra aussitôt en conversation, bien que celle-ci ne portât que sur le caractère humide de la soirée et la probabilité d’une saison pluvieuse, fit sentir à Elizabeth que le sujet le plus banal, le plus plat, le plus rebattu pouvait être rendu intéressant par le talent de celui qui le traitait.”

Evidemment, je vous recommande de lire tout Jane Austen. Mais mon petit coeur d’adolescente ne s’est jamais remis d’Orgueil et Préjugés et c’est resté mon préféré.

C’est léger, frais mais jamais bête (parfait pour l’été).

C’est aussi plein de remarques et de dialogues qui vous feront réfléchir aux jeux de posture et de représentation qui se jouent, en ligne comme dans les bals victoriens où une maladresse peut faire basculer une réputation entière.

Et surtout, surtout, il faut le lire pour découvrir que Mr Wickham est très loin d’être celui qu’il paraît être…

Tin tin tiiiiiiiin.

Des bisous,

Lucie.

PS: En écrivant cette édition je suis retombée sur cette phrase d’Orgueil et Préjugés: “Pourquoi sommes-nous au monde, sinon pour amuser nos voisins et rire d’eux à notre tour?”.

Et je me suis dit que, décidément, Jane aurait adoré détester Linkedin.

Lire l’édition sur Foutus Récits →

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